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Une petite histoire du savon de Naplouse

« Elle a été bénie cette ville au savon merveilleux
Il fit sa fierté parmi les villes et les pays
Les esprits ont cherché en vain sa formule
Et le secret resta caché, spirituel
Un diadème [tawq] de perfection l’a embelli
Et sa façon n’est que perfection
Mais son savon, et nul étonnement,
Deux diadèmes [Tûqân] l’embellissent
dans sa perfection »


Fadwa Tûqân

Dans ce poème, Fadwa Tûqân définit d’une manière exemplaire les relations entre le savon, l’industrie du savon et la ville de Naplouse au milieu du XXe siècle, d’une part, et d’autre part les rapports entre le savon et la propre famille de la poétesse, la famille Tûqân. La ville de Naplouse est définie par un produit essentiel, le savon, pour lequel elle est « bénie » des Dieux, et c’est d’abord parce que celui-ci provient directement de l’arbre chéri de Dieu, l’olivier, car l’huile d’olive en est la composante essentielle. C’est à cela que Fadwa Tûqân fait allusion, ainsi qu’à une longue tradition d’écrits de voyageurs qui depuis le XIVe siècle la décrivent comme ville « bénie » pour la quantité de ses oliviers, qui en font un centre de production d’huile important  pour toute la région. Dans la grande tradition des éloges, elle fait celui de la perfection du savon, ouvrant ainsi sur tout un imaginaire lié à ce produit de tradition millénaire dans le bilâd al-Châm et précisément à Naplouse. Le savon appartient donc à la ville comme celle-ci est définie par le savon ; mais il est aussi attaché à un nom, celui de la famille Tûqân. Le dernier vers du poème peut en effet être lu de deux façons. Le mot tawq en arabe signifie « collier » ou « diadème », et le duel de ce mot donne tûqân, « deux diadèmes ». Fadwa Tûqân joue donc ici sur la signification de son nom en arabe : le savon est déjà, dans son essence, comme couronné par sa fabrication dans la ville de Naplouse; mais « deux diadèmes » lui donnent un halo de perfection encore plus grande. On peut remplacer « deux diadèmes » par le nom de famille « Tûqân », et le vers souligne alors et loue l’importance de la famille Tûqân dans la production et l’excellence du savon de Naplouse.

“Naplouse est une ville où il fait bon se promener (…)Dieu très haut et tout-puissant l’a comblée de l’arbre béni, l’olivier, et son huile est transportée dans les régions égyptiennes, et du Levant et au Hedjaz (…) dans des caravanes, (…) et on en fait un savon délicat, qu’on transporte dans les pays que nous avons cités plus haut et dans les îles de la Méditerranée »
Cheikh al Rabûh al Dimashqî (géographe), mort en 1327

La fabrication de savon est de tradition très ancienne dans la région du Proche-Orient qu’on appelle le bilâd al Châm (Nom donné à l’ensemble géographique constitué par la Syrie, le Liban, la Jordanie et la Palestine historique, qui constituait avant la Première Guerre Mondiale un sous-ensemble de l’Empire ottoman. Il s’agit d’un sous-ensemble dans un sens représentationnel, car le bilâd al-Shâm n’a jamais constitué une circonscription administrative ottomane). Cette tradition repose en premier lieu sur la culture de l’olivier. Que ce soit sur la côte ou dans l’arrière-pays, les centres de fabrication de savon sont tous d’anciens centres de presse des olives. La fabrication de savon est d’abord une production domestique et villageoise, à partir de l’huile restant de la production annuelle. Peu à peu se sont développés des centres citadins de production, des « villes du savon ». Les plus célèbres sont Alep en Syrie, Tripoli au Liban, et Naplouse en Palestine.
Des sources d’eau, des arbres fruitiers, une abondance d’oliviers : nombreux sont les voyageurs arabes comme étrangers qui ont été frappés par les caractéristiques naturelles de Naplouse. « La petite Damas », ainsi qu’on l’a appelée, était admirée pour sa végétation, ses sources fraîches, et longtemps décrite, selon les termes de Shams al Dîn al Ansarî, (mort en 1327) comme un « palais dans un jardin » (Cité par DOUMANI [1995]). L’abondance de ses oliviers en fit un centre important de production d’huile d’olive, depuis au moins le 14e siècle, ainsi que l’attestent les propos d’Ibn Batûta (voyageur marocain célèbre) mort en 1355 :
« La ville de Naplouse (…) est une grande ville, aux nombreux arbres, et aux rivières abondantes, la ville du bilâd al Châm où il y a le plus d’oliviers, et l’huile qu’on en tire est amenée jusqu’en Egypte et Damas ».

C’est à partir de cette huile d’olive qu’est fabriqué le savon de Naplouse. A l’époque de l’occupation des Croisés (où cette industrie fut un temps monopole du roi)(SHARIF [1999]), Naplouse acquit, une renommée grandissante pour la qualité de son savon, qui surpassa celle des autres villes de Palestine, et devint un centre important de fabrication régionale.

Les Croisés se seraient tellement intéressés à cette activité qu’ils auraient rapporté le procédé de fabrication du savon en Europe jusqu’à la ville de Marseille, où s’est développé une industrie du savon à l’huile d’olive qui ressemble au savon produit à l’époque dans le bilâd al Châm (SHARIF [1999]).

Tout au long de la période ottomane, l’industrie s’est développée pour se transformer en industrie citadine et florissante, avec l’acquisition par les grandes familles de la ville (vieilles familles citadines tout d’abord, puis familles de grands négociants) de bon nombre de savonneries situées en centre-ville.


La fabrique Tuqan


L’âge d’or du savon de Naplouse



Le 19e siècle a été une période véritablement décisive pour l’industrie du savon ; elle joua par ailleurs  un rôle clé dans la transformation sociale de la région de Naplouse, appelée Jabal Nablus (Naplouse et son arrière-pays rural). A cette époque en effet, malgré le recul de certains secteurs manufacturiers comme le textile, dû à la pénétration des marchés européens, la manufacture du savon est devenue le secteur économique dominant, et le plus dynamique de Naplouse.

Ce succès tient en premier lieu à l’abondance des oliviers, principale source de richesse du Jabal Nablus. Naplouse est également située près de la rive est du Jourdain, où poussait le second élément le plus important à la fabrication du savon après l’huile d’olive : une plante semi-désertique, qui une fois brûlée et réduite en cendres donne un produit alcalin, appelé « qelî » (ce qui donna en français le mot « alcali »). Ce produit était apporté par les Bédouins, et la situation géographique de Naplouse, carrefour commercial de la région, complétait cette favorable dynamique.
Si l’investissement dans le savon demandait un large capital de départ (la construction d’une savonnerie, l’achat de matières premières nécessaires à sa fabrication), et une stabilité financière (il fallait environ deux ans pour récolter les revenus), c’était néanmoins un investissement qui pouvait rapporter beaucoup; de plus c’était une affaire sans trop de risques car la qualité du savon de Naplouse lui assurait une demande forte et stable. Sa réputation était déjà établie bien avant l’époque ottomane, et garda la même réputation de qualité tout au long de cette période.
S’il fallait être riche pour investir dans le savon, le pouvoir politique avait aussi son importance, afin de pouvoir regrouper les principales forces de production : paysans qui apportaient l’huile d’olive ; Bédouins qui apportaient le qelî ; artisans et ouvriers qui cuisaient, coupaient, emballaient le savon ; commerçants. La production du savon était donc étroitement imbriquée à la politique, et le resta au moins jusqu’au Mandat britannique.

La possession de savonneries, symbole de richesse pour les familles de la ville, devint rapidement symbole de prestige et d’appartenance citadine. Une période de transformations sociales s’amorce pour le Jabal Nablus, au sein de laquelle l’industrie du savon fut un élément-clef.

La vieille élite urbaine de Naplouse était composée d’anciennes familles dirigeantes comme les Tûqân et les Nimr, dont les antagonismes ont rythmé la vie de la région (DOUMANI [1995], LEGRAIN [1997]). Cette élite connaît un déclin relatif à partir de la première moitié du 19e siècle, au profit d’une nouvelle élite récemment urbanisée, et de la communauté marchande, et l’accession à la notabilité se faisait à travers l’achat de savonneries. Le premier geste pour quelqu’un qui accédait à la notabilité dans la ville était d’acquérir une savonnerie, entrant ainsi dans le club très fermé des propriétaires de savonneries. Les savonneries elles-mêmes étaient à la fois enjeu, symboles de pouvoir et parfois partie prenante des antagonismes. Pendant la période de l’invasion égyptienne (1831-1840), pendant laquelle Naplouse se divisa entre alliés et opposants, un membre de la famille Jarrar, avait fomenté un complot contre Ibrahim Pasha (chef de l’armée égyptienne et fils de Muhammad Alî Pasha) : son projet était de l’inviter dans sa savonnerie et de le précipiter dans la cuve pleine de savon bouillant. Son projet échoua cependant, et sa savonnerie lui fut confisquée. Cette période vit l’ascension d’une famille qui devint très importante, la famille Abdelhadî alliée des Egyptiens, qui acheta alors une savonnerie.
Ainsi, au milieu du 19e siècle, la composition du « club des propriétaires de savonneries » a changé : autrefois dominé par la vieille élite politique et religieuse, ses membres sont essentiellement des commerçants d’huile ayant récemment acquis une savonnerie.
A la fin du 19e siècle,  tous les membres du Conseil Consultatif de Naplouse (à l’exception du membre samaritain et du membre chrétien) étaient des commerçants de savon et des propriétaires de savonneries. Ce Conseil Consultatif, (mis en place lors de l’occupation égyptienne) avait les moyens de résister au pouvoir central de la Sublime Porte et parfois de lui imposer ses vues, notamment en ce qui concerne les taxes sur le savon.
Après un programme de rénovation de ces savonneries, l’industrie devient alors florissante au tournant du 20e siècle. Avec une trentaine de savonneries en activité, Naplouse exporte du savon essentiellement en Egypte et dans tout le bilâd al-Châm. On peut donc dire que l’industrie du savon a permis une croissance économique exceptionnelle, sur laquelle les grandes familles ont construit la base matérielle de leur succès économique, tout autant que du prestige social et du pouvoir politique à la fin de la période ottomane. Au début du 20e siècle, la plus importante était la famille Nabulsî, qui possédait trois des plus grandes savonneries, et exportait principalement en Egypte.



Muftahein / Sceau Muftahein / Masri et Shak'a


La savonnerie comme centre politique, économique et social



L’industrie du savon a ainsi été pendant longtemps un pôle essentiel des relations entre Naplouse et son arrière-pays rural, ainsi que des rapports, à une échelle plus large, entre le Conseil Consultatif de la ville et le pouvoir ottoman. En ce qui concerne les relations économiques entre Naplouse et les villages, elles reposaient sur les liens d’exploitation entre propriétaires de savonneries ou commerçants d’huile et paysans fournissant l’huile d’olive, ainsi qu’en liens commerciaux quotidiens qui assuraient la fréquente visite des villageois à la ville, lors du marché du vendredi ou bien lorsque les paysans apportaient l’huile dans des outres en peau, portées sur des ânes ou des chameaux.
On peut ajouter qu’à la différence d’autres branches de l’industrie, celle du savon est indissociable des bâtiments où se fait la fabrication du savon, et qui, reconnaissables au premier coup d’œil, ont une architecture particulière. Les bâtiments des savonneries appartenaient également souvent à un dispositif architectural comprenant savonnerie, maison familiale et dîwân ou conseil familial.

L’espace de la savonnerie a été aussi au centre d’un certain nombre de pratiques économiques (les savonneries servaient, par exemple, de banques) et un espace où diverses composantes de la société citadine étaient représentées : en effet les ouvriers travaillant dans les savonneries appartenaient souvent également à des lignées familiales issues de Naplouse (comme les ‘Asi, Hudhud, Ma’âni, Marmach spécialisés dans la cuisson du savon, et Tbeila, Hijjâzi, Kukhun spécialisés dans la découpe). Les Tbeila ont acquis une telle réputation que le nom de « tbeilî » est devenu un surnom pour « ouvrier de savonnerie ». (Plus précisément : ouvrier qui découpe le savon. Cette appellation persiste jusqu’à nos jours).



Numérotation des tabkha/ Construction des Tananirs


Les savonneries au 20e siècle



La première moitié du 20e siècle vit un certain nombre de transformations pour l’industrie du savon à Naplouse, dans les ingrédients tout comme dans les procédés de fabrication. La constitution de la plupart des grandes savonneries en sociétés avec des marques permit de rationaliser la production, même si cela ne suffit pas à écarter la contrefaçon.

Suite à la Première Guerre Mondiale et à l’imposition de douanes entre Naplouse et la steppe orientale, le commerce du qelî s’interrompit ; il fut  remplacé par de la soude caustique, en provenance d’Alexandrie et d’Europe (JAUSSEN [1927], TAMIMI et BAHJAT [1916]) . Les fabricants de savon tirèrent avantage de cette transformation. La soude est meilleur marché, d’utilisation plus simple, permet l’accélération de la production : une tabkha (contenu de la cuve, prêt à être versé sur le sol) (C’est également une unité de mesure, variable selon les savonneries et la taille de la cuve) de savon est cuite en trois jours au lieu de huit, et le savon sèche plus vite… (TAMIMI et BAHJAT op. cit.).

Dans les années 1920, le Hajj Nimr al Nabulsî et le Hajj Ahmad al Shak’a, propriétaires de savonneries et grands commerçants de Naplouse, firent venir des ouvriers d’Egypte pour travailler dans les savonneries. Ils espéraient ainsi casser les monopoles familiaux sur le travail du savon, notamment celui de la famille Tbeila, pour ne pas être obligés d’accepter les revendications salariales des ouvriers. L’arrivée des ouvriers égyptiens aurait brisé ce monopole. Selon une autre version, ces ouvriers auraient été amenés pour pallier le manque de main d’œuvre consécutif à la Première Guerre Mondiale, où nombre d’ouvriers des savonneries ont été contraints de s’enrôler dans l’armée turque. L’un de ces ouvriers égyptiens, le Hajj Fahmî al Masrî, est resté dans les mémoires sous le nom de ‘amm as-sinâ’a (oncle de la profession), pour avoir enseigné le métier à des générations d’ouvriers. Ces ouvriers auraient apporté un certain nombre de changements dans le procédé de fabrication du savon, qui ont été conservés par la suite. Les descendants du Hajj Fahmî sont toujours présents à Naplouse.

Selon le père Antonin Jaussen, en visite à Naplouse en 1927, la « prospérité toujours croissante » de l’industrie du savon est due à deux facteurs : un « procédé sérieux de fabrication » et la bonne qualité de la matière première (il parle d’une « huile merveilleuse »). Tout cela fait un « savon de merveilleuse qualité », à l’abri des mélanges pharmaceutiques, qui résiste à l’usure et lave bien (JAUSSEN, op. cit.). Jaussen précise aussi qu’il ne fond pas, à la différence des savons européens. Il précise également qu’à cette époque, les savonneries sont contraintes d’importer de l’huile d’olive des îles de la Méditerranée, à cause des destructions de milliers d’oliviers auxquelles  s’étaient livrés les soldats turcs pendant la guerre, pour avoir du bois de chauffage.

Si Jaussen est admiratif devant la qualité des matières premières et du savon qui en est fait, il met néanmoins les industriels nabulsis en garde contre la concurrence des produits étrangers, fabriqués avec les mêmes matières premières et des technologies plus avancées.


La nakba du savon

 



Cette mise en garde prend un écho particulièrement important à l’aube des années 30, où le savon de Naplouse connaît son premier revers d’importance (TAHER [1947], SHARIF op. cit.), au point que l’année 1936 a été rebaptisée par certains (SHARIF) a posteriori « nakba du savon », en référence à la « catastrophe » de 1948.
Deux raisons sont généralement avancées pour expliquer ce déclin :

- Tout d’abord l’absence de protection du nom « nabulsî » a causé de nombreux cas de contrefaçons. Le savon de Naplouse fut concurrencé, en Egypte en particulier, par des savons de production locale qui empruntaient son nom. Le savon de Naplouse était connu en Egypte sous le nom de Hassan al Nabulsî, l’un des commerçants les plus importants. Les propriétaires de savonneries s’entendirent pour donner à un de leur fils le nom de Hassan, afin de pouvoir apposer la marque « Hassan » au nom de leur savon, procédé qui prit le nom de hassaniya. On trouva donc sur le marché égyptien les marques « Nabulsî Hassan al-Nimr », « Nabulsî Hassan al-Shak’a », « Nabulsî Hassan al-Masrî »…

Les savonneries se constituèrent par ailleurs en sociétés enregistrées avec des noms de marque, qui constituent aussi un logo imprimé sur le papier d’emballage du savon. Ces marques sont souvent des symboles ou des noms d’animaux : marque Muftahein (les deux clefs), al-Jamal (le chameau), al-Na’ama (l’autruche), al-Najma (l’étoile), al-Baqara (la vache), al Badr (le croissant de lune), al Assad (le lion), etc.
A cette marque on ajoutait sur l’emballage le slogan « as-sâbûn al nabulsi al-mumtâz » (Savon de Naplouse extra) ou « al-ma’rûf » (célèbre). L’enregistrement de ces sociétés devait garantir la qualité du savon, notamment le fait de n’utiliser que des produits naturels.
- La deuxième raison au déclin du savon de Naplouse dans les années 30 a été l’imposition de taxes sur l’importation de savon, par la Syrie et l’Egypte. S’ajouta à cela une hausse du prix de l’huile, à la suite de la crise de 1929 : tout cela contribua à faire hausser le prix du savon de Naplouse.

Il convient de noter que ce savon s’adresse à un consommateur qui favorise la pureté de l’huile d’olive. Il devint dès lors, pour un consommateur moins soucieux de qualité, trop cher pour soutenir la compétition avec d’autres savons importés en Palestine au milieu des années 30. A cela s’ajoute une compétition croissante de l’industrie juive mécanisée, qui réussit de surcroît à obtenir des bénéfices douaniers de la part du Mandat britannique (GRAHAM-BROWN [1982]).

A travers cette première crise du savon, on voit que les effets de l’immigration juive commençaient ainsi à se faire sentir indirectement sur cette région de Jabal Nablus, jusque là relativement protégée des conséquences de l’achat de terre et de la colonisation sioniste. De façon générale, c’est l’absence d’un Etat souverain capable de contrôler les frontières et les taxes qui a empêché le savon de Naplouse d’être protégé, tandis que le Mandat anglais accordait des bénéfices douaniers aux usines et commerçants sionistes, et que les Etats égyptiens et syriens étaient capables d’imposer des barrières douanières afin de protéger la production locale.


Halla ou Qidra / Le four


Le savon de Naplouse après 1948



Après 1948, le marché de la Palestine historique se ferma, ainsi que le marché égyptien. Cela affecta particulièrement la famille Nabulsî, qui entretenait des liens privilégiés avec ce marché.  C’est la rive Est du Jourdain qui devint le principal marché pour le savon de Naplouse, après l’annexion de la Cisjordanie qui devint une partie de la Jordanie en 1950. A cause de la destruction d’oliviers et de la cherté de l’huile, les producteurs de savon furent peu à peu contraints d’importer de l’huile d’olive. Les provenances sont diverses : Syrie et Liban, suivant des liens d’intermariages des grandes familles de Naplouse avec des commerçants d’huile dans le bilâd al Châm, puis Espagne et Italie. Ceci eut pour effet de couper, au moins en partie, la production du savon de ses racines locales.
Les savonneries restaient cependant des lieux de réunions et de centres de décisions dans une pièce de la savonnerie appelée dîwâniyya (SHARIF). On raconte par exemple que la décision de la participation à la grève de 1936 a été prise lors d’une réunion à la savonnerie Shaka’a (SHARIF, entretien Maher Shaka’a 2005, Bassam Shaka’a 2007).


Le savon vert

 



Mais les années 50 sont un véritable tournant car c’est à cette époque que Hamdî Kana’ân, beau-frère du commerçant et producteur de savon Ahmad Shaka’a introduit à Naplouse le savon « vert ».  C’est de ses relations avec les commerçants libanais qu’il aurait en 1952 eut l’idée d’extraire de l’huile depuis le gift (restants solides d’une première presse des olives, essentiellement les noyaux) (Entretien avec Basel Kana’ân, 2005). De cette huile considérée de qualité secondaire, il commença à produire du savon : le « savon vert » était né, savon de qualité inférieure, utilisé pour laver le sol et faire la lessive.

Cette introduction fut une petite révolution. En effet, l’exploitation de ce nouveau genre d’huile, beaucoup moins chère, a permis à des familles moins riches de louer des savonneries et de les exploiter pour leur compte. C’est ainsi que de nouvelles familles sont entrées dans l’industrie du savon comme la famille Sukhtian, Abd al Haq, ou la famille Rantissî, dans la fabrication de savon vert.
Les années 1970 sont une période de prospérité pour cet autre genre de savon de « deuxième catégorie » : en témoignent la construction d’une deuxième savonnerie par la famille Kana’ân dans la zone industrielle de Naplouse en 1953, ainsi que par la famille Shaka’a au même endroit, l’achat par Shakib Ya’îsh, grand commerçant de Naplouse de la savonnerie du Hajj Nimr al Nabulsî dans la vieille ville, réactivant une « tradition » familiale d’un siècle ou deux. Mais c’est aussi une période qui permet l’accession de certains ouvriers des savonneries au statut de petits fabricants, qui reprennent en location des savonneries de la vieille ville pour y fabriquer du savon vert. Dans la mémoire des ouvriers, cette période est une période « en or ». Le travail ne s’arrêtait pas et les équipes d’ouvriers tournaient d’une savonnerie à l’autre. Le savon vert prend le nom générique de « Kana’ân ». La plupart de ces savonneries produisent également du savon en poudre.

Les années 1970 sont celles de tentatives de mécanisations et de développement pour le savon de Naplouse, dans sa forme, son emballage et ses ingrédients. C’est aussi une période de diversification dans l’utilisation de l’huile, en partie conséquence de l’occupation israélienne de 1967. A cette date arrive sur le marché un savon israélien du nom de Tet Bet, fabriqué avec des graisses animales ; certains petits ouvriers se mettent à copier ce savon, et introduisent dès lors les graisses animales dans la fabrication. De manière générale, toutes sortes d’huiles sont désormais utilisées, même s’il est entendu que l’huile d’olive reste la meilleure pour le savon de Naplouse. Certaines savonneries comme la savonnerie Tûqân par exemple modernisèrent quelque peu leur matériel en 1975 : une pompe fut installée pour amener l’huile depuis les puits jusqu’à la cuve ; un mixer pour mélanger le savon, l’eau et la soude, à la place du dukchâb (sorte de grosse cuiller en bois utilisée pour mélanger la tabkha). Enfin, le feu qui chauffe le mélange sous la cuve, traditionnellement alimenté avec du gift et des noyaux d’olive, a été remplacé par un boiler. C’est encore l’époque où un petit nombre d’ouvriers des savonneries s’impliquèrent dans l’activité syndicale.


Les Tananirs / Savons empilés


Le déclin du savon de Naplouse



Même si l’industrie du savon connaît un déclin régulier dans la deuxième moitié du 20e siècle, c’est la première Intifada qui marque le recul définitif. Les petites savonneries productrices de savon « vert » et de savon en poudre ont été victimes de l’introduction des produits détergents et des machines à laver. Leur manque de capital les empêcha de maintenir leur production. Elles n’ont pas survécu à la crise ni aux nouvelles taxes imposées sur le savon.
Pour une grande partie des savonneries dans la vieille ville, le travail devint dangereux : à partir de la première Intifada, la vieille ville devint la cible privilégiée des attaques israéliennes. Beaucoup de savonneries fermèrent ainsi dans les années 1990.
Mais la raison la plus importante du recul est sans doute la concurrence des produits étrangers comme le Lux, Palmolive, moins onéreux, ainsi que l’introduction de nouveaux modèles de consommation, qui poussent les jeunes générations à préférer le shampooing et les produits parfumés et au design attrayant.

La situation s’est encore aggravée depuis le début de la deuxième Intifada en septembre 2000.  La circulation est devenue très difficile à cause des nombreux checkpoints et du bouclage militaire des villes palestiniennes. La ville de Naplouse en particulier vit un état de siège économique permanent, cause de multiples difficultés de transport et d’exportation.

Seules deux savonneries se maintiennent à l’heure actuelle de manière continue ; deux ou trois fonctionnent occasionnellement. Elles appartiennent à des familles possédant un capital suffisant pour préserver cette branche de leur activité, et qui les gardent à titre de patrimoine : les famille Tûqân et Shaka’a. Ces savonneries exportent la grande majorité de la production en Jordanie, tirant profit de relations de longue date des propriétaires avec la rive Est du Jourdain, et de l’importance en Jordanie de la population palestinienne. De là, une petite partie de la production est envoyée au Koweït et dans le Golfe.

Les savonneries de Naplouse, plus d’une trentaine dans la vieille ville, représentent néanmoins un patrimoine architectural et mémoriel considérable. Plusieurs de ces savonneries ont été endommagées par l’invasion israélienne de 2002, deux d’entre elles ont été totalement détruites. Si certaines savonneries ont été réutilisées ou réaménagées, la plupart sont souvent laissées en l’état et à l’abandon, à cause de la situation de sécurité. Quelques projets d’aménagement sont en cours, notamment la restauration de la savonnerie Arafat pour en faire un centre culturel pour enfants. L’espace que constitue la savonnerie offrirait pourtant, si la situation  politique et économique le permettait, de grandes possibilités de mise en valeur et de réutilisation.





La fabrication du savon



La fabrication du savon se fait en cinq étapes : la cuisson, l’étalage, la découpe, le séchage et enfin l’emballage du savon. Traditionnellement ces étapes sont prises en charge par quatre équipes différentes d’ouvriers.

Au rez-de-chaussée de la savonnerie, dans une grande cuve appelée « halla » ou « qidra », les ouvriers versent l’huile d’olive stockée dans les puits sous la savonnerie, et la mélangent, pendant trois jours, avec de la soude et de l’eau, y ajoutant parfois du sel. Sous la cuve, on allume un feu, traditionnellement alimenté par des noyaux d’olive. L’ébullition permet d’accélérer le processus de saponification, résultat de la réaction de la soude avec l’huile d’olive. Régulièrement, les ouvriers mélangent la « pâte » ainsi obtenue à l’aide d’un instrument spécial, sorte de grosse cuiller mesurant près de 3 m de long, qui a été dans certains cas remplacée par un mixer électrique, tout en rajoutant de l’eau pour diminuer l’acidité du mélange. L’eau de Naplouse, naturellement riche en fer, serait à l’origine de la caractéristique principale du savon de Naplouse, qui est de ne pas fondre  rapidement, et de ne mousser que quand la saleté disparaît.

Une fois le mélange prêt, le responsable de cette équipe appelé « rayyis » goûtait traditionnellement le savon, ou l’effritait sur sa paume pour vérifier sa texture, puis une équipe spéciale de porteurs se charge de monter le mélange au premier étage de la savonnerie, par l’escalier et au moyen de seaux prévus à cet effet, d’une contenance d’environ 50 kg. Le mélange est versé sur le sol appelé « mafrach », où il sèche pendant une journée avant d’être quadrillé en petits carrés avec un fil trempé dans de la teinture rouge, tamponné à la marque de la savonnerie, puis découpé par une équipe de trois à quatre ouvriers spécialisés dans cette tâche. Ce sont les mêmes ouvriers qui le jour suivant empilent les morceaux de savons en de savantes pyramides appelées « tananîr », et le savon sèche ainsi pendant deux à trois mois en moyenne. Il est ensuite emballé par une troisième équipe d’ouvriers, dans un papier qui porte la marque de la savonnerie. Ces ouvriers emballent en moyenne 500 à 1000 savons par heure.



Textes, Véronique Bontemps © Tous droits réservés



OUVRAGES CITES
DOUMANI, Beshara, 1995, Rediscovering Palestine. Merchants and Peasants  in Jabal Nablus, 1700-1800, London : University of California Press
GRAHAM-BROWN, Sarah, 1982, “The Political Economy of the Jabal Nablus, 1920-1948”, in OWEN, R., (ed.), Studies in the Economic and Social History of Palestine in the Nineteenth and Twentieth Centuries, London
JAUSSEN, Antonin, 1927, Coutumes palestiniennes ; Naplouse et son district, Paris
LEGRAIN, Jean-François, 1997, Les Palestines du quotidien, Paris
SHARIF, Husam, 1999, Sinâ’at as-sâbun al nabulsî  (l’industrie du savon de Naplouse), Naplouse
TAHER, Alî Nusûh, 1947, Shajarat az-zeitûn (l’olivier), Jaffa
TAMIMI, Rafîq et BAHJAT, Mohammad, 1916, Wilayet Beirut, al qism al janûbî, Beyrouth



http://www.zaytoun.org

 

 

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